Sublimer les failles

En décembre 2020, j’apprends que je suis atteinte d’un cancer.

Sublimer les failles naît de cette traversée.

Ce projet d’autoportraits photographiques accompagnés de textes suit l’ordre de l’expérience vécue. Il ne cherche ni à raconter ni à illustrer l’épreuve, mais à en transformer la matière. Chaque image est un pas : chute, résistance, doute, ironie parfois, confrontation au temps, à la mort, et désir de vie.

La perte des cheveux, en 2023, réactive des questions centrales dans mon travail : qu’est-ce qu’être femme ? comment se libérer des modèles imposés ? comment rester créatrice face à l’épreuve ?

À travers l’autoportrait, je relie une histoire intime à une histoire collective. Sortir de la position de victime, affirmer une posture créatrice, souveraine.

En donnant à voir cette traversée, j’invite le regardeur à marcher quelques pas à mes côtés, et à interroger sa propre manière de sublimer les failles.

Bénir la chute

Je regarde mes cheveux tomber.

Mes cheveux tombent, dénudant mon crane par zone.

Je tente de dissimuler les « trous » avec des barrettes.
Mes cheveux tombent, le haut de mon crane est dégarni, je me fais l’effet d’un moine.

Je me croise dans le miroir, on dirait mon père.

Bientôt, il faudra sans doute que je rase tout.

Un jour, je dis à mon compagnon qu’il est temps.

Alors nous nous installons dans le salon, c’est mon premier rituel de rasage. Nous mettons de la musique, il plaisante, c’est plutôt léger.

Je lui dis : « Ne jette pas les cheveux ! ».

Quand il a fini, je me lève de la chaise, je récupère les cheveux, et je descends dans mon atelier pour réaliser le premier autoportrait.

Bénir la chute.

Bénir, plutôt que de maudire.

Faire de ce moment un moment sacré, un acte de soin.

D’allègement peut-être.

Aujourd’hui, en rasant ce qu’il restait, j’ai devancé la chute.

Rencontrer l’inconnue

Ce premier regard dans le miroir.
La surprise de rencontrer cette inconnue.
C’est moi, mais une « moi » que je ne connais pas.

Un nouveau visage.

Plus de cheveux pour dissimuler, embellir, détourner.
Je me vois sans fioriture.
Une mise à nu.

L’occasion d’un renouveau peut-être ?

Prendre soin

Il me faut prendre soin.

Dans cette mise à nu de mon visage,

j’ai la sensation de rejoindre un peu plus l’enfant, d’être nouvelle-née.
Prendre soin de cette part de moi la plus vulnérable.

Consoler, rassurer, aimer.
Déposer les armes et tendre les mains pour enlacer.

Accueillir celle qui ne l’a pas été.

Le Baiser

Tant de fois, je t’ai croisée.

Dans le ventre de ma mère, j’ai senti ton souffle, comme un baiser.

Tu as marqué ma naissance de ton sceau, et dans les yeux de celle qui se penchait sur moi, flottait l’ombre d’une absente.

J’ai grandi, tu n’étais jamais très loin.

Dans l’éphémère d’une fleur, dans la fugacité d’un sourire, l’agonie d’un animal.

Tu étais là, alors que je peignais le portrait de cette fillette partie trop tôt, alors que ce grand-père tant aimé disparaissait sans m’avoir pincé la joue de ses gros doigts.
Tu étais là, à chacune de mes chutes, quand je pensais ne jamais me relever.
Tu étais là quand cette amie chère m’a tourné le dos, quand cet amour s’est enfui.
Tu étais là quand le mot FIN apparaissait sur l’écran.
Tu étais là à chaque défaite, mais aussi à chaque victoire.
Tu étais là, juste à côté, quand j’ai donné naissance.
Tu étais là quand le cœur de mon père s’est arrêté.
Tu es là à la fin et au commencement de toutes choses.

Mort.

Sœur de la Vie.

Aujourd’hui, tu m’aides à lâcher mes vieux oripeaux, et à avancer plus légère.
Parfois, je me retourne et contemple le chemin parcouru.

Et je réalise que ma Vie n’aurait pas la même saveur sans ta présence.

Je réalise qu’il n’y a pas à avoir peur, je te connais si bien.

Néfertiti et le temps

Savez-vous qu’à l’époque de Néfertiti, il était courant que les Égyptiennes se rasent la tête ?

Néfertiti, celle que l’on appelait « la reine de beauté », avait donc le crâne rasé.

Aucune mèche ne dépasse de sa coiffe.

Je l’imagine, seule dans son boudoir, méditant sur le temps qui passe.

Le contemplant s’écouler.

Toute pharaonne qu’elle était,

elle ne pouvait échapper à cette fuite du temps.

Un grain de sable après l’autre.

Déchirer les voiles

Sortir de sa coquille

Parfois, je me regarde, et je crois voir mon père.

Parfois, le reflet se trouble, et je ne sais plus si je vois une femme, ou un homme.

Parfois, je me regarde, et je cherche le reflet de ma féminité, une fois les cheveux tombés.

Elle ou lui ?

Fragile handle with care

Mon crâne à nu, je me sens fragile.
Je me heurte, je découvre cette sensation de vulnérabilité.
J’imagine cette « jeune fille à la perle » que j’ai toujours aimée, son regard un peu en alerte, tourné vers l’autre,
comme pour lui dire sa fragilité, comme pour le mettre en garde.
Elle a besoin d’égards, de douceur.
Si tu t’approches, fais-le avec délicatesse.

Pétrifiée

Avant d’être cette créature qui pétrifiait dès que l’on croisait son regard, Méduse était une belle jeune fille, à la longue chevelure luxuriante.

Il semble qu’Athéna, jalouse, l’ai transformé en monstre un jour de colère.

A partir de cet instant, les livres ne parlent plus que de son pouvoir destructeur, et des exploits de Persée, qui lui trancha la tête.

Mais est-il arrivé à Méduse de croiser son propre reflet ?
Qu’a-t-elle ressenti alors, de se voir ainsi transformée ?

La toute première, ou presque


Si Eve avait eu le crâne nu, Adam aurait-il croque la pomme ?

Iconique

Iconiques, toujours votre chevelure semble témoigner de votre féminité.
Féminité parfois immaculée, parfois sulfureuse.
Cheveux attachés ou dénoués.
Mais toujours, vos cheveux comme une parure, semblent faire de vous l’icône que vous êtes.
Serez-vous toujours iconiques, une fois ces cheveux tombés ?

Naturelle

Retrouver ce rapport premier aux choses.
Et à nouveau, habiter pleinement mon corps.
Prendre le chemin de la forêt, pieds nus, et me débarrasser, un pas après l’autre, de mes vieilles peaux.
Me délester de tout ce qui m’empêche de sentir le vent et le soleil sur ma peau.
Plonger mes mains dans l’argile, et me peindre, avec l’innocence de l’’enfant, pour honorer ce corps qui est le mien,
M’orner de feuillage, de fleurs, et réveiller la sauvage en moi.
Ne plus faire qu’une avec l’arbre, l’oiseau, l’animal.
Retrouver l’abri de la grotte, du terrier, et m’y réfugier le temps de panser mes plaies.
Retrouver celle que je suis, une fois les masques tombés.
Dans toute ma simplicité.

Naturelle.

STOP

Pour qu’enfin la paix advienne

Accepter d’être seule à porter mes failles, d’être la seule à pouvoir en prendre soin. Écarter d’une main ferme toute tentative d’anesthésie, par des paradis artificiels.

Renoncer à attendre de ceux qui n’ont pu me donner ce dont j’aurais eu besoin, qu’ils me le donnent enfin.

Lâcher ce « rêve impossible », qui m’arrime encore au passé. Accepter de ne plus être une page blanche. Considérer plutôt la beauté de ce qui s’est écrit au fil des ans, tant bien que mal. Me laisser toucher par le bancal, l’étrange, l’hors-norme de l’histoire. Prendre mon cœur au creux de mes mains, et, patiemment, tendrement, caresser du bout du doigt le tracé de chaque brisure, et prendre le temps, tout le temps nécessaire, pour qu’enfin la paix advienne.

Alors, alors seulement, me saisir de la poudre d’or, et d’un trait de pinceau délicat et amoureux, sublimer les failles.

SUBLIMER LES FAILLES

Vivante !

Dans la traversée d’une rive à l’autre, ne rien fuir, ne rien retenir.

Plutôt que de résister et de combattre,ouvrir mon cœur, mon être, et ressentir.

Le caillou sous mon pied, tout autant que la caresse du vent.

Accueillir l’intensité de l’émotion, sentir mon corps se déchirer, et la seconde d’après, mon cœur s’inonder de joie. Apprivoiser la délicatesse, goûter la subtilité de l’instant comme l’on goûte, du bout de la langue, une douce épice. Oser m’approcher tout près du sombre, jusqu’à l’embrasser. Accompagner les métamorphoses, et déposer mes vieilles peaux. Reprendre la route plus légère, et faire de ma marche une danse.

Un jour, poser le pied sur l’autre rive, et, plutôt que survivante, me sentir

VIVANTE.

Certaines de mes oeuvres sont disponibles à la vente. Vous pouvez trouver le catalogue en cliquant sur le bouton ci-dessous ou en me contactant directement.

Vous souhaitez plonger un peu plus dans mon univers?

L’exposition est disponible.

Chaque présentation fait l’objet d’une scénographie pensée spécifiquement pour le lieu, afin de créer une expérience immersive et sensible,
en dialogue avec l’espace d’accueil.

Et cette traversée se prolonge sur scène.